Au croisement des utopies

vendredi, mai 04, 2007

Pris au piège des portes automatiques

Pris au piège des portes automatiques, l’homme cède un instant à la panique. Il aperçoit les lumières du jour qui s’éclipsent derrière l’horizon de toits. Dans ses entrailles s’allume le feu de l’incompréhension.
Resté seul, il aboie, il crie, il tape aux fenêtres, mais personne ne lui répond. Alors il se retourne vers la salle plongée dans une obscurité presque complète. Il se concentre sur le mur où est installé le panneau électrique, avance, pose sa main et appuie sur l’interrupteur. Aussitôt trente-six paires de néons grésillent de concert. Une odeur de tabac froid lui soulève le cœur. Des dessins d’enfants datés de 1976 sont scotchés sur les vitres du jardin intérieur. Et il y a des photos en noir et blanc des quais de Seine sur le mur bleu délavé.
C’est alors qu’il réalise l’immensité du hangar dans lequel il est enfermé. Très vite, il fait le compte des allées. Cinquante rangées doubles de livres entassés sur des étagères. Une bibliothèque aux dimensions généreuses plongée dans un silence de cathédrale. Il refoule une envie d’éteindre précipitamment les lumières. Un tel trésor devrait demeurer dans l’obscurité. Pour ne pas tenter d’autres gens, pour lui en laisser la primeur et l’exclusivité. Il voudrait que les murs extérieurs soient du béton d’abri sous terrain. Et que dehors, il se mette à pleuvoir des enveloppes de poudre et des ballons de napalm. Que tous les cœurs du monde cessent de battre, comme si toutes les horloges interrompaient leur tic-tac. Tous les cœurs, sauf le sien. Pour jouir en toute impunité de cette mer de trésors.
Et puis, il reprend conscience. Lentement. Que demain, le soleil sera de retour. Et avec lui, l’ouverture des portes automatiques. Le flux incessant et bruyant des êtres humains.