Au croisement des utopies

lundi, mai 21, 2007

Dans le couloir qui trompe son monde

C’est un couloir qui trompe son monde. Clair et aéré d’un côté, sombre et complexé de l’autre. On y avance au petit bonheur, un pas puis l’autre. Sans trop savoir où l’on se rend. Il n’y a pas de lumière sur le chemin. L’intuition est l’unique conseillère. Le discernement est une denrée rare, un produit périmé avant la date limite. Et puis il y a toutes ces ronces qui se plaisent à vous meurtrir les chevilles. Des gouttelettes vermillon sur le blanc cassé de votre peau. Des mollets de coq qui se mettent à trembler à la moindre agression. Des sons en provenance de nulle part, boomerang de lourds échos oppressants.
Par terre, on trouve de petits cailloux blancs posés là par un précédent passager, vaguement familier. Même si depuis le départ, on sait qu’il n’y a pas de retour possible. Le couloir s’emprunte en sens unique. On fait juste semblant de croire le contraire.
Se rassurer.
Se sentir protégé, de tout.
Alors que rien ne vous épargne.
On continue d’avancer car on sait que là-bas, il y a une éternité de répit.

Dans le couloir qui trompe son monde, on rencontre parfois un couple d’éléphants, un orchestre de jazz, une voiture de sport cabriolet, un guide du Père Lachaise, et puis un vélo d’enfant. Bleu. Avec des franges de cuir sur le guidon. Alors, on sent qu’il pleut de la rouille sur nos épaules fatiguées.
On nous a dit qu’on trouverait des fleurs de jasmin sur le chemin. Ainsi que des tulipes bleues et quelques gastéropodes pas vraiment pressés. C’est vrai. Ils sont là, bien présents toutes les six bornes kilométriques. Mais personne ne nous avait parlé des indicibles migraines tout au long des septièmes kilomètres.

C’est un couloir qui porte bien son nom, le couloir qui trompe son monde. Et quand on arrive de l’autre côté, il y a tous ces animaux bizarres qui vous regardent de façon étrange. Ils ont dans les yeux des épis de paille mouillée. Tous n’ont pas été invités à la fête. Cela se voit à leurs smokings mal repassés et à leurs sabots même pas cirés. Mais que voulez-vous leur dire, après tout ? Eux aussi ont bien été obligés d’emprunter ce couloir. Sans savoir non plus vers où ils se rendaient.

Il est là ; alors autant faire avec.