La ruelle est sombre, la faute à une nuit noire comme de l'encre et à ces lampadaires à la trop faible luminosité. Les passants sont emmitouflés dans d'épais pardessus gris comme leur peau, tristes comme leurs regards. Ils marchent vite, leurs têtes rentrées dans leurs épaules et leurs poings serrés au fond de leurs poches. Des panaches de fumeroles blanches les auréolent, émanant de leur souffle chaud.
Les façades sont en briques, hautes et longues et derrière elles, des générations d'ouvriers ont trimé pour des nèfles. Aujourd'hui toutes les usines ont fermé et il n'y a plus que quelques fantômes du passé qui traînent dans les locaux vides. Dehors en revanche, malgré le froid et la nuit, il y a de l'agitation.
Le quartier est réputé dans la ville et même plus loin, pour les bas prix de sa poudre blanche et de ses filles roses. Les clients potentiels marchent plus doucement que les autres et détaillent la marchandise féminine. Elles sont toutes jeunes, vingt ans à peine, certainement moins. Mais ce sont déjà des baroudeuses du sexe à péage, leurs corps sont fatigués et rayés comme le goudron des vieilles autoroutes. Tel du gibier sortant du bois, elles déambulent un peu perdues dans la ruelle, effrayées de tout et sûres de rien.
Des pas résonnent depuis le fin fond de la ruelle, on entend le bruit régulier des semelles qui tapent les pavés. Mais dans l'obscurité, impossible d'en distinguer davantage. Les pas se rapprochent et bientôt une silhouette massive apparaît au milieu de la ruelle, comme en suspension sur un morceau de chaussée ouatée.
Il s'agit d'un homme, vêtu d'un simple gilet et d'un pantalon léger en toile. Il détonne parmi tous les autres : il ne semble pas avoir froid et il ne paraît être en quête de poudre ou de cuisse. Il marche comme s'il flottait, le nez en l'air. Mais son visage de marbre reste dans la pénombre. Soudain il s'arrête, se baisse sur le pavé et ramasse une belle pomme bien grosse.
Le fruit est d'un vert si lumineux qu'il paraît pouvoir éclairer toute la ruelle. L'homme regarde la pomme avec une grande attention, il la manipule avec précaution. C'est alors qu'elle surgit d'un minuscule coin perdu, plongé dans les ténèbres. Elle, c'est la plus jeune de toutes les prostituées de la ville. Elle n'a guère de succès auprès des clients et elle mange seulement de temps en temps. Elle est rachitique et sur son visage creux, ses yeux semblent avoir poussé comme deux nénuphars tristes.
L'homme l'aperçoit qui s'approche et il comprend ce qu'elle désire. Il resserre sa prise sur la pomme bien verte et tend l'autre bras vers la fille, paume ouverte face à elle pour lui signifier de s'arrêter. Comme paralysée, la prostituée ne peut plus avancer. L'homme lui parle du jardin d'Eden, du pêché d'Eve et du serpent. Elle ne comprend pas, elle se contente de lorgner la pomme comme un chien en arrêt devant sa proie. Et puis l'homme lance le fruit de toutes ses forces contre le mur d'une ancienne usine. La pomme éclate avec un bruit sec et les morceaux retombent en pluie verte sur le sol plein de boue. Surgissent alors les rats qui bondissent sur les morceaux, les boulottent sur place et emportent le reste ailleurs, loin et vite, dans leurs gueules puantes.
Aujourd'hui l'homme en pantalon léger et en gilet a la conscience tranquille. Quant à la jeune prostituée aux trop grands yeux, elle a le ventre vide.