Au croisement des utopies

lundi, octobre 31, 2005

Cuisine froide

Un melon vert a poussé au fond de mon lit. Je me suis réveillé ce matin et mes pieds ont buté dans quelque chose d'insolite. Inattendue excroissance de caoutchouc vert, avec des épines de porc-épic disséminés sur toute la carapace.
Je l'attrape tout doucement et les pointes sombres me meurtrissent les doigts. Une à une les gouttes d'un sang étincelant éclosent sur mes mains. Les draps blancs se souillent du liquide épais et je sens l'humidité poisseuse sur les poils de mes jambes nues.
Je pense que quelque part, un porc-épic pleure la perte de ses pics. Alors je me lève et je bande mes mains. Puis j'enfile des gants de jardinier et je prends une scie. Nu dans la cuisine en inox je réalise que je n'ai encore jamais préparé un melon dans cette tenue.

vendredi, octobre 28, 2005

Chasse aux F

Les félins s’enfilent sans fin dans de fins filets. Cent félins fêlés filent sans filet. Sans félin, cent fées feintent cent files effilées de sang félin.
Le matou ouvre un œil torve et rechigne à gober le gras double que moule sa gamelles à lamelles. Il baille et étire ses pattes grasses aux griffes déployées. Il miaule sans trop savoir pourquoi et puis il s’élance à la poursuite des F dans une nouvelle session de sommeil formidable.

jeudi, octobre 27, 2005

Dans mon jardin

Dans mon jardin, il y a des tulipes bleues qui sont aussi hautes que des palmiers. Elles poussent au milieu du gazon qui reste vert du premier au dernier jour de l’année. Parfois ce gazon-là me fait une blague et il jaunit en une nuit, la dernière nuit de l’année. Mais en général c’est un gazon obéissant car il vint sous la menace de Hank.
Dans mon jardin, il y a un gardien qui s’appelle Hank et qui se prend pour un pur-sang arabe. Sauf que Hank n’est pas un cheval mais un âne et qu’à ma connaissance il n’est pas arabe mais auvergnant. Hank est vieux car il a de la barbe blanche à l’encolure mais ça ne l’empêche pas de bien faire son travail. Il tient le gazon en respect : au moindre signe de jaunisse, il a ordre de brouter le vilain.
Dans mon jardin, il y a des libellules rouges et elles font un bruit du tonnerre avec leurs ailes en triple exemplaire. Elles se posent sur les troncs des platanes et là, elles gonflent leurs ailes et se mettent à les agiter frénétiquement. Elles font ça pour intimider les libellules mauves, une autre espèce avec laquelle elles sont fâchées. Les libellules mauves ont quatre paire d’ailes, il s’agit vraisemblablement d’une mutation génétique ou peut être même d’une obscure expérience qui a mal tourné.
Dans mon jardin, il y a des trous de marmotte qu’ont déserté leurs anciens propriétaires. À la place il y a des blouses blanches qui vivent là-dessous et qui s’activent de jour comme de nuit. Parfois je les surprends quand je vais arroser mon gazon. À l’intérieur de ces blouses blanches, il y a des hommes très vieux et très chauves qui ont des barbes blanches et qui parlent seuls. Ils sont toujours en train d’écrire des formules chimiques sans fin et ils courent tout le temps.
Dans mon jardin, il y a quelque part ma conscience qui est enterrée sous des tonnes de terre fertile. D’après Hank qui est un âne très sage, il y aurait également ma mémoire, là, quelque part. Mais de cela, naturellement, je ne puis me souvenir. Ce que je sais en revanche, c’est que dans mon jardin, il n’y a aucun palmier.

mercredi, octobre 26, 2005

Guapati-quoi ?

Un beau boa qui boit au bas d’un baobab,
Un requin roux qu’un roumain rouquin enroue,
Une girafe en carafe qu’un calife se cale en en-cas…
Voilà le panorama détonnant qui s’offre aux voyageurs qui arrivent sur l’île du Guapatipik, au large d’un continent gigantesque que tous les atlas honorent. Mais pour les cent vingt kilomètres carrés de l’île du Guapatipik, rien ! Aucune carte, aucune trace : rien que du snobisme cartographique décadent. Alors les rares voyageurs qui se posent sur le minuscule aéroport en tôle ondulée de l’île y arrivent toujours par hasard. Ce sont des intermittents du voyage, des poètes de la découverte, des nez creux de l’exploration moderne. La faune et la flore de l’île resteront encore longtemps secrètes car personne ne croit les voyageurs qui reviennent de l’île du Guapatipik.

mardi, octobre 25, 2005

Démolition héréditaire

Le premier coup fut porté tout doucement, presque à contrecœur. L’extrémité lourde de la masse sombre tamponna le mur blanc qui trembla un peu. L’homme laissa tomber l’outil et il s’approcha du mur. L’impact avait été faible et la trace était légère, à peine une cicatrice, plus claire que le reste. Alors l’homme se recula, cracha dans les paumes de ses mains calleuses et empoigna solidement le manche. La masse pivota et il l’appuya de toutes ses forces. Le mur grinça et des particules blanches sautèrent sur le sol. C’était comme si soudain conscient qu’il était piégé, le mur s’émiettait en multiples morceaux pour échapper à la morsure de l’outil. Le visage de l’homme se contracta lorsqu’il porta un nouveau coup, plus fort encore. Un orifice commença à se creuser à l’endroit où la masse entamait la chair du mur. C’était comme si un trou de ciel bleu apparaissait au milieu d’une mer de nuages. L’homme renouvela son agression, une fois, deux fois puis cinq fois, dix fois. Il frappait fort et juste, les impacts des coups portant la blessure toujours plus profond dans l’épiderme du mur. Et puis soudain il y eut un claquement sec et une gerbe de liquide brun scintilla dans la pièce immaculée. Ce fut un jet gras qui gicla sur son visage. L’homme fit tomber sa masse qui rebondit avec un grand fracas sur le carrelage blanc. Le liquide suintait du mur et coulait lentement, alimenté par un flot régulier. L’homme trempa son index dans une tache, quelque part sur sa joue, puis il le porta à la bouche. Le goût du sang était terriblement fort et reconnaissable entre mille. Alors l’homme s’écroula et prostré sur ses genoux épuisés, il se mit à pleurer d’émotion.

lundi, octobre 24, 2005

A l'arrêt panoramique

C’est une route étroite et sinueuse qui s’enroule à flanc de colline entre les pins d’Alep, les oliviers et les chênes. En contrebas, il y a une falaise miniature sur laquelle pousse un maquis épars. Et là, sur cette petite route de campagne passent quelques camions, le trafic routier local. Les véhicules roulent doucement car la route tourne sans cesse et les moteurs diesels toussent comme des tuberculeux.
À l’arrêt de bus "Au balcon", au kilomètre vingt-trois, il y a chaque jour quelques clients qui attendent le bus. Il s’agit presque à chaque fois de quelques retraités originaires de la région. Ils ne conduisent plus depuis bien longtemps, mais refusent l’immobilisme comme s’il s’agissait d’une tare.
Ce matin-là, la brume s’est levée sur la jetée et elle remonte en filaments paresseux jusqu’au-dessus de la route. Lorsque l’autobus déboule dans le grand virage qui précède le point panoramique du kilomètre vingt-trois, l’endroit est calme et silencieux. Assise sur le muret en pierre qui surplombe la falaise, une silhouette massive attend, seule. Le bus s’arrête à sa hauteur et la porte à rabats pneumatiques s’ouvre pour lui. Le gorille albinos monte et adresse un sourire au chauffeur en posant un billet de dix euros sur sa caisse enregistreuse. Il attend sa monnaie en sifflotant distraitement un air de Brassens et puis il se retient pour ne pas roter. Il sait que ça ne se fait pas. Mais depuis son enfance, il a toujours eu des difficultés à digérer les retraités. C’est leurs cartes de réduction surtout, qui lui restent sur l’estomac.

vendredi, octobre 21, 2005

Le baigneur de l'automne

Chaque soir la même scène se répète dans un petit port niché au cœur d’une crique isolée de l’Adriatique.
C’est l’automne et à 17h00 le soleil décide de passer de l’autre côté de la montagne. La température chute alors de quelques degrés et l’on sent la légère morsure de la fraîcheur vespérale. Les passants déambulent autour du port, empruntent la jetée et marchent jusqu’au phare. Leur promenade suit à peu près toujours le même itinéraire, parfois au mètre près. Ils marchent au milieu des canots attachés qui se balancent gentiment sur la mer d’huile.
Alors, interrompant les déambulations sereines des habitués un peu trop immobiles, voilà l’élément perturbateur. Le vieil homme surgit de nulle part et son pas lent ne semble pas devoir le conduire ailleurs. Il avance tout doucement et ses jambes nues sont si maigres qu’à chaque instant, elles menacent de ne plus le porter. Sa peau est laiteuse et recouverte de taches brunes, témoignages parmi tant d’autres d’une vie qui arrive à son crépuscule. L’homme a de longs cheveux, blancs comme la neige, qui tombent en filaments filasse sur ses épaules voûtées et maigres. Les têtes se tournent sur son passage et les regards se font durs. Certains murmurent des paroles agressives, des incantations maléfiques qui lui sont toutes destinées. Mais l’ancêtre ne les entend pas, ne les entend plus. Il poursuit sa lente progression jusqu’au môle au pied duquel viennent se briser quelques vagues d’écume. Là, il s’assied en grimaçant car son corps perclus de blessures et de cicatrices mal refermées le fait souffrir. Il attend un petit moment, comme pour reprendre sa respiration. Son cœur faiblit chaque jour davantage et il sait qu’il n’est plus très loin de ce matin où il cessera de battre.
Et puis, délicatement, le vieil homme retire ses chaussures, l’une après l’autre. Il fait de même avec son pull et son short qu’il dépose avec précaution sur le ciment. Son torse est le torse d’un vieil homme, buriné par des années de soleil et desséché par des années de solitude. Lorsqu’il n’a personne à enlacer, le torse d’un homme se rétrécit et se rabougrit, il se dessèche et s’atrophie, comme le tronc d’un arbre sec. L’ancien descend alors sur l’échelle d’acier qui plonge dans l’eau fraîche de l’Adriatique. Il redouble de prudence, malgré l’habitude et des gestes mille fois répétés. Lorsque le niveau de l’eau atteint sa poitrine, il relâche sa pression sur l’échelle et il se met à dériver. Seule sa tête blanche dépasse de la surface de l’eau, comme un ballon abandonné. Sur le port, tous les regards se désintéressent de lui en même temps. Le dédain est plus fort encore que leur curiosité malsaine. Ils préfèrent continuer à ignorer ce que jamais ils n’ont compris. Alors le vieil homme tranquille se laisse couler et disparaît vraiment. Personne ne saurait dire combien de temps il disparaît, exactement. Mais c’est très long, pendant plusieurs minutes, avant qu’il finisse par réapparaître. Il finit toujours par réapparaître.
Du moins, jusqu’à ce soir…

jeudi, octobre 20, 2005

La guerre du corail

Lorsque débuta la guerre du corail, Karl et Paul n’étaient encore que des enfants. C’était en 1950 et le corail du nord envahit le corail du sud pour annexer ces territoires qui échappaient au contrôle des calamars depuis des siècles.
Karl vivait dans le corail nord, il était un calamar de dix-huit ans. Paul vivait dans le corail sud, il était un poulpe de dix-huit ans. Ils étaient des gamins et ils n’avaient pas de chance car ils étaient nés au mauvais endroit au mauvais moment. Tous deux habitaient dans les zones limitrophes des deux régions du corail, là où la tension politique était la plus forte. Dans ces zones frontalières, on cultivait la haine de l’autre depuis des générations. Poulpes et calamars ne pouvaient accepter l’idée de partager une bande de corail avec l’autre. Afin d’éviter que les escarmouches ne se multiplient trop souvent, l’organisation des ESM (Espèces Sous Marines) vota pour un déploiement des soldats de la paix sur tout le corail frontalier. Plus de cinq mille requins-marteaux se placèrent donc sur la zone tampon et veillèrent à la tranquillité de la région.
Le calme revint quelques années durant mais le 31 mars 1950 à une heure du matin, un attentat terroriste marqua le début de la guerre du corail. Karl le calamar, chargé de plusieurs kilos d’encre empoisonnée, se fit exploser près d’un immense complexe de corail d’habitation. Les requins-marteaux convergèrent alors vers le lieu du sinistre pour calmer les dissensions des poulpes. Mais déjà un acte de vengeance était en train d’être mis au point. Douze heures plus tard, déjouant les contrôles pourtant stricts des soldats de la paix, Paul le poulpe parvint à rejoindre le corail du nord. À son tour, chargé de plusieurs kilogrammes d’encre toxique, il se fit exploser dans le sous-sol corallien d’un vaste centre commercial. Deux heures plus tard le corail du nord déclarait officiellement la guerre au corail du sud. Karl et Paul, deux gamins de dix-huit ans, furent les deux premières victimes d’une longue série et de ce conflit qui allait durer douze ans et ravager des milliers de kilomètres de corail.

mercredi, octobre 19, 2005

Une plage trop calme

C’est une plage tentante, là, s’étirant à perte de vue sous la luminosité ocre de la fin de journée. Le ciel est dégagé et il n’y a pas un seul nuage sur l’horizon plat de la mer Adriatique. Les pins parasols penchent doucement leurs toisons frétillantes d’un vert saturé, au-dessous des rivages ourlés d’ivoire. Le sable n’est pas à l’honneur dans ce pays ; on laisse les images de carte postales à d’autres îles lointaines et touristiques.
Nicolas s’immobilise, tombant en admiration devant la crique couleurs de paradis qui ronronne sous le chemin de pierres. Il retire ses sandales de plastique sombre et emprunte le petit sentier qui descend jusqu’à la prometteuse plage.
Les galets sont ronds et pâles, parfaitement lisses. Nicolas enjambe une haie de petits épineux très secs et il pose le pied sur cette crique si séduisante. Mais à peine commence t-il à marcher qu’il entend un bruit inattendu, un craquement sourd à l’écho sinistre. Sous ses pieds, les galets se fissurent les uns après les autres et un liquide incolore et gluant se répand sur ses orteils. Bientôt les galets que Nicolas écrase se partagent par le milieu et des têtes d’oisillons noirs se déplient au-dessus de cous longs comme des périscopes. Et déjà, au-dessus de lui, Nicolas voit plusieurs ptérodactyles qui tournoient en lançant des cris stridents à son intention.

mardi, octobre 18, 2005

L'acrobate en oeuf majeur

Le cirque Farèze était un cirque itinérant qui parcourait les routes départementales de la France du vingtième siècle. Les treize voitures qui composaient le convoi se suivaient en file indienne plusieurs semaines par mois. Sous la pluie et la neige, de l’aube jusqu’au crépuscule et du dimanche au lundi : la soixantaine d’employés que comptait le cirque ne connaissait pas de repos.

Parmi eux, George R.Grist était le clown le plus réputé de sa génération. Plusieurs grands cirques connus dans toute l’Europe lui avaient proposé d’intégrer leurs équipes, mais le clown d’origine rwandaise avait toujours refusé. Il aimait la famille et le côté artisanal du cirque Farèze. Il s’y sentait bien et il ne voulait pas s’en éloigner, même pour une très bonne paye.
George R.Grist était un personnage insolite, avant même d’être un clown talentueux. Homme au destin hors du commun, il n’avait jamais rien accompli de manière conventionnelle. Tout dans ses agissements attestait de sa manière différente de gérer les moindres détails de son existence.
Parmi ceux-ci, la nourriture constituait une insolite caractéristique de George R.Grist. Il aimait les œufs plus que de raison. Il ne mangeait toutefois pas les oeufs, mais il les gobait, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’il arrive au chiffre huit. Le clown rwandais faisait une surconsommation d’œufs depuis plusieurs années. Il gobait les œufs à toute vitesse et en aérobie, ses repas durant quelques secondes à peine.

Célibataire depuis plus de quatre ans, il rencontra une femme acrobate lors d’une rencontre de cirques itinérants. Joséphine avait dix ans de plus que George mais leur amour éclata au grand jour avec l’innocence d’un premier amour d’adolescents. Plusieurs semaines passèrent puis plusieurs mois et la passion ne cessait de grandir entre les deux tourtereaux, toujours fourrés ensemble dès qu’ils en avaient l’occasion.
À l’aube de leur premier anniversaire de relation, un drame frappa le couple à l’étonnant destin. Joséphine n’en pouvait plus d’amour pour son clown gobeur d’œufs. Elle était sous le charme de cet homme singulier qu’elle couvait du regard et dont elle admirait chaque geste. Hélas, après une année entière passée à boire les paroles d’un homme qui gobait huit œufs, deux fois par jour, Joséphine finit par ne plus le supporter. On la retrouva le matin de Pâques morte dans le lit de son compagnon, de la bave glaireuse couleur jaune d’œuf partout autour de la bouche.

lundi, octobre 17, 2005

Une sympathique nouvelle voisine

Armande Lenoir s’installa dans le petit village de Roquebrun à l’âge de soixante-douze ans. Elle vivait seule et n’avait pas de famille connue mais elle ne tarda pas à s’attirer la sympathie de tout le quartier.
Son visage respirait la sympathie et elle inspirait confiance, dès l’instant où l’on échangeait un mot avec elle. Le sourire en perpétuelle représentation, ses petits yeux rieurs se plissaient constamment derrière les verres teintés de ses lunettes. Elle parlait peu, mais elle parlait avec tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes. Elle ne se lançait jamais dans de grands discours, mais elle avait toujours un mot d’esprit. Sa démarche de balancier et son ventre rond donnaient l’impression qu’elle allait chavirer à chaque pas.

Dans le village de Roquebrun, tout le monde s’habitua très vite à Armande Lenoir. La sympathique femme devint une figure de la région et sa bonne humeur la fit inviter à toutes les manifestations. Elle était de toutes les mondanités et de toutes les inaugurations, des fêtes et des évènements du canton.
Mais lorsqu’un mardi d’octobre, à la sortie de l’école, Armande Lenoir attrapa un petit garçon de six ans et qu’elle le dévora sous les yeux de tout le village, plus personne n’eut envie de rire.

dimanche, octobre 16, 2005

Les mouettes noires

Dans un petit port de pêche, quelque part dans la région qu’on appelait autrefois la Dalmatie, vivait une famille de mouettes noires. Tel était le nom sous lequel on désignait cette espèce particulière de mouettes, reconnaissable entre toutes. Dotées d’une envergure plus importante que celles de nos jours, elles avaient en outre des plumes sombres comme celles des corbeaux. Lorsqu’elles planaient au-dessus du port, c’était comme des chevrons sombres qui plissaient les nuages couleur d’albâtre. Sur la jetée, les chats errants contemplaient le spectacle, leurs mines dédaigneuses semblant n’être nullement intéressées.
Les mouettes noires régnaient sur les lieux depuis des temps immémoriaux. Depuis des siècles, les chats sauvages de ce coin de Dalmatie se pourléchaient les babines en rêvant seulement de croquer cette chair sombre.

Les marins de ce petit port étaient modestes et il en allait de même pour leur matériel. Leurs canots étaient simples, consistant en quelques planches de bois fixées les unes sur les autres pour former une coquille flottant sur les eaux calmes de l’Adriatique. Bientôt, un petit moteur électrique vint donner une aide appréciable aux marins du monde. Ceux qui pêchaient ici héritèrent eux aussi de ce surplus de modernité. Les chats sauvages eurent d’abord un peu peur du bruit inhabituel que produisaient ces auxiliaires électriques. Et puis ils s’y habituèrent et très vite ils purent reprendre le cours de leur sieste séculaire sous le soleil généreux de la Dalmatie.
Les canots des pêcheurs reçurent ensuite un toit en plastique qui leur permettait de se mettre à l’abri lors des caprices pluvieux. Sous ces toits bas et plats, des fenêtres carrées avaient été ménagées. Les pêcheurs ne devaient pas être trop grands pour entrer dans ces canots modestes construits avec de la matière plastique de récupération. Mais l’appel de la mer était plus fort que tous les besoins superficiels de confort temporaire. Lorsque le soir tombait, tous les canots revenaient au port et les canots se comptaient alors par dizaines. Tout le monde ici possédait son engin, modeste et de petite dimension. Mais tous les marins avaient travaillé dur pour posséder l’embarcation équipée des dernières améliorations du progrès. Aussi, lorsque le crépuscule abattait ses draperies incendiaires, le port rassemblait de nombreuses embarcations en tout point semblables.
Attachées à la terre ferme grâce à d’épaisses cordes solidement nouées à des crochets de fer, les embarcations tanguaient patiemment en attendant le prochain départ. Les petites fenêtres creusées sous les toits de plastique avaient toutes la même apparence et les mêmes dimensions. Elles dégageaient une impression visuelle étrange, presque dérangeante. C’était comme si de multiples paires d’yeux identiques regardaient toutes dans la même direction. C’était comme si tous ces canots avaient soudain quelque chose en plus, quelque chose d’humain. Etait-ce ce supplément d’humanité qui dérangea les mouettes noires ?

Aujourd’hui nul ne peut le dire avec certitude, mais nombreux sont les partisans de cette théorie. Quoi qu’il en soit, les mouettes noires s’évanouirent les unes après les autres à peu près au moment où on commença à installer ces fenêtres sur les canots des pêcheurs. Les oiseaux emblématiques de la région disparurent tous en suivant le même rituel. Lorsque la nuit tombait et que les marins étaient rentrés chez eux, les mouettes noires montaient très haut dans le ciel. Elles tournaient en rond un moment à la verticale du port et puis soudain elles tombaient. Leur chute vertigineuse était d’une violence inouïe. Elles tombaient comme des pierres, comme des oiseaux mortellement touchés. Et lorsque leurs corps immobiles se fracassaient bruyamment au contact de l’eau, les chats sauvages se dressaient sur leurs pattes et commençaient à s’exciter. Agitation inutile toutefois puisque les mouettes noires coulaient aussitôt au fond de l’eau du port. On ne retrouvait jamais les corps ni aucune trace de leur ultime plongeon.

En quelques semaines à peine toutes les mouettes noires de ce coin de Dalmatie s’éteignirent de la sorte. Les marins pêcheurs ne purent rien faire d’autre que constater l’ampleur du désastre. Jamais plus à la surface du monde on n’aperçut d’autres mouettes noires. Aujourd’hui, lorsqu’on se rend au cœur de ce petit port de Dalmatie, on ne voit rien ; ou presque. C’est un tout petit port au bord duquel courent des chats sauvages. Et là, tanguant avec patience sur le clapotis des eaux, des canots de pêche aux fenêtres tristes attendent le prochain départ en mer.

vendredi, octobre 14, 2005

Grande distribution

Lorsque les cadavres sortiront de terre, ils auront les cheveux teints en rouge, des bijoux à chaque doigt et ils mangeront du yaourt à zéro pour cent de matières grasses. Ils auront les yeux exorbités et des mâchoires remplies de dents jaunes et de taches de goudron et de boue.
Lorsque les cadavres sortiront de terre, ils auront des stries bleues sur leurs joues décharnées et sèches, des traces de maquillage ancien qui auront coulé sous les ponts. Ils auront des chemises déchirées et en lambeaux, avec des boutons de manche vraiment étincelants. Et l’éclat de la lune se reflétera sur leurs doigts osseux aux jointures bourrées de terre.
Lorsque les cadavres sortiront de terre, ils apparaîtront par grappes compactes, échantillons grégaires plein d’assurance. Ils auront des pièces de monnaie coincées entre leurs disques lombaires et quand ils marcheront, leurs pas seront rythmés par un boitement métallique. Leurs pieds tinteront au son de leurs os fissurés et ils se sépareront de leurs jambes pour continuer à avancer.
Lorsque les cadavres sortiront de terre, ils ramperont sur leurs hanches en semant à tout va, derrière eux, des morceaux de leurs carcasses pourries. Et alors, en vagues écumantes, postillonnant à tout va à la recherche de paroles oubliées, ils viendront s’échouer en rangs serrés sur les parkings des hypermarchés.

jeudi, octobre 13, 2005

Rats de bénitier

La ruelle est sombre, la faute à une nuit noire comme de l'encre et à ces lampadaires à la trop faible luminosité. Les passants sont emmitouflés dans d'épais pardessus gris comme leur peau, tristes comme leurs regards. Ils marchent vite, leurs têtes rentrées dans leurs épaules et leurs poings serrés au fond de leurs poches. Des panaches de fumeroles blanches les auréolent, émanant de leur souffle chaud.
Les façades sont en briques, hautes et longues et derrière elles, des générations d'ouvriers ont trimé pour des nèfles. Aujourd'hui toutes les usines ont fermé et il n'y a plus que quelques fantômes du passé qui traînent dans les locaux vides. Dehors en revanche, malgré le froid et la nuit, il y a de l'agitation.
Le quartier est réputé dans la ville et même plus loin, pour les bas prix de sa poudre blanche et de ses filles roses. Les clients potentiels marchent plus doucement que les autres et détaillent la marchandise féminine. Elles sont toutes jeunes, vingt ans à peine, certainement moins. Mais ce sont déjà des baroudeuses du sexe à péage, leurs corps sont fatigués et rayés comme le goudron des vieilles autoroutes. Tel du gibier sortant du bois, elles déambulent un peu perdues dans la ruelle, effrayées de tout et sûres de rien.
Des pas résonnent depuis le fin fond de la ruelle, on entend le bruit régulier des semelles qui tapent les pavés. Mais dans l'obscurité, impossible d'en distinguer davantage. Les pas se rapprochent et bientôt une silhouette massive apparaît au milieu de la ruelle, comme en suspension sur un morceau de chaussée ouatée.
Il s'agit d'un homme, vêtu d'un simple gilet et d'un pantalon léger en toile. Il détonne parmi tous les autres : il ne semble pas avoir froid et il ne paraît être en quête de poudre ou de cuisse. Il marche comme s'il flottait, le nez en l'air. Mais son visage de marbre reste dans la pénombre. Soudain il s'arrête, se baisse sur le pavé et ramasse une belle pomme bien grosse.
Le fruit est d'un vert si lumineux qu'il paraît pouvoir éclairer toute la ruelle. L'homme regarde la pomme avec une grande attention, il la manipule avec précaution. C'est alors qu'elle surgit d'un minuscule coin perdu, plongé dans les ténèbres. Elle, c'est la plus jeune de toutes les prostituées de la ville. Elle n'a guère de succès auprès des clients et elle mange seulement de temps en temps. Elle est rachitique et sur son visage creux, ses yeux semblent avoir poussé comme deux nénuphars tristes.
L'homme l'aperçoit qui s'approche et il comprend ce qu'elle désire. Il resserre sa prise sur la pomme bien verte et tend l'autre bras vers la fille, paume ouverte face à elle pour lui signifier de s'arrêter. Comme paralysée, la prostituée ne peut plus avancer. L'homme lui parle du jardin d'Eden, du pêché d'Eve et du serpent. Elle ne comprend pas, elle se contente de lorgner la pomme comme un chien en arrêt devant sa proie. Et puis l'homme lance le fruit de toutes ses forces contre le mur d'une ancienne usine. La pomme éclate avec un bruit sec et les morceaux retombent en pluie verte sur le sol plein de boue. Surgissent alors les rats qui bondissent sur les morceaux, les boulottent sur place et emportent le reste ailleurs, loin et vite, dans leurs gueules puantes.
Aujourd'hui l'homme en pantalon léger et en gilet a la conscience tranquille. Quant à la jeune prostituée aux trop grands yeux, elle a le ventre vide.

mercredi, octobre 12, 2005

Panique fermée

Il aperçoit sa mère qui court, sa vieille mère fatiguée et qui court sur le trottoir d'en face. Il l'appelle, mais elle ne répond pas. Elle est ailleurs. Il l'appelle à nouveau mais encore une fois elle ne l'entend pas. Elle est loin et sur son visage il y a la panique d'une situation qu'elle ne comprend pas. Mais elle n'étale pas sa panique, elle essaye toujours de la contrôler. Pour cela elle est obligée de fermer les oreilles et les yeux, la bouche et le cœur. Ainsi prise au piège, sans aucune issue pour s'échapper et se répandre, la panique n'a nulle part où aller et reste en elle. Sa mère fait ça depuis qu'elle est mère et bien d'autres auraient rendu les armes à sa place…
Il court à son tour et à sa poursuite, pour lui montrer qu'il est là, pour l'aider et la soulager; si seulement elle le veut bien. Mais la vieille femme a fermé son visage et il continue à courir, de plus en plus vite, sans jamais parvenir à la rejoindre. Elle est si proche de lui qu'elle en devient inaccessible.

mardi, octobre 11, 2005

Les PPH

Ils sont petits comme des microbes et presque aussi nuisibles qu'eux. On ne s'en méfie jamais assez et on le regrette toujours bien assez tard.
Les pitoyables petits hommes sont partout.
Si nous n'y prenons pas garde, ils finiront par être dans nos chaussures le matin, à notre table à midi et dans notre lit au coucher.
Il paraît qu'on appelle ça la vieillesse...