Les listes de Paul Rigalio
Paul Rigalio avait toujours tenu à jour des listes. Aussi loin qu'il s'en rappelait, il se revoyait écrire avec application sur des cahiers à spirales et leurs feuilles à petits carreaux. En revanche, en ce qui concerne la couleur de l'encre, il ne s'éloignait guère des chemins abondamment empruntés par le classicisme de l'encre noire, à la rigueur bleue.
Ses toutes premières listes avaient pour thème des animaux, principalement ceux qu'il voyait dans la rue, au zoo ou encore à la télévision.
Ensuite il dressa des listes de jouets, ceux qu'il possédait, ceux qu'il voudrait posséder et plus étonnant, ceux qu'il n'aimerait posséder pour rien au monde.
Paul continua avec la liste de ses camarades de classe : ceux qu'il appréciait (et c'était une liste rapide), ceux qu'il n'aimait pas (liste beaucoup plus longue) et plus étonnant, ceux qu'il ne serait pas malheureux de voir mourir.
En grandissant, Paul Rigalio ne sut jamais agrandir son cercle d'amis. Plongé comme il l'était dans la tenue de ses listes, il n'avait pas beaucoup de temps libre pour penser à autre chose. Les listes n'étaient pas qu'un simple passe-temps, elles étaient son unique mode de communication.
A l'adolescence, Paul Rigalio passait six heures par jour à mettre à jour ses listes. Ses parents ne s'en inquiétaient pas, ils se félicitaient même d'avoir un fils unique si tranquille et casanier. Assis à son bureau, il ne levait jamais les yeux de ses feuilles à carreaux et de ses listes qu'il :
- lisait
- compulsait
- raturait
- corrigeait
- augmentait
- biffait
- soulignait
- encadrait
- coloriait
- surlignait
- modifiait
- améliorait
- apprenait
- récitait
- traduisait
- construisait
- assemblait
- collectionnait
- additionnait
- empilait
- rangeait
- multipliait
- dépilait
- ordonnait
- classait
- redistribuait
- mélangeait
- contemplait
- admirait
- relisait
Au fur et à mesure que les années passaient, ses listes prenaient une place toujours plus importante dans sa chambre. A la place des posters qui s'étalent sur les murs d'une chambre d'adolescent, Paul avait lui punaisé des listes de posters imaginaires, des listes de décorations, rêvées ou réelles.
Sur les étagères de bois que son père lui avait construites à sa naissance, pas un seul livre. A la place, des listes d'ouvrages, à lire un jour, quand il aurait terminé ses listes, les autres…
La chaîne hi-fi qu'il avait reçue en cadeau pour sa communion privée n'avait jamais émis le moindre souffle. Paul remplaçait la musique par la lecture de disques imaginaires où dont il avait aperçu la publicité.
Lorsque Paul eut vingt ans, la télévision constituait sa seule source d'information et son seul contact avec le monde extérieur. Voyant leur fils rester cloîtré dans sa chambre, les parents commencèrent à manifester une certaine inquiétude. A vingt ans, pensaient-ils, les jeunes sortent avec des amis, rencontrent des filles, vont au cinéma et au bowling.
Mais Paul n'avait que des listes de filles et d'amis imaginaires, des listes de films à aller voir et des listes d'adresses de discothèques où danser.
Il était maintenant en faculté de médecine mais ne parlait jamais d'amis ou d'autres jeunes. Après les cours il rentrait directement chez lui où il se réfugiait dans son antre. Tout juste se laissait-il aller à confier à ses parents combien il aimait ses études et à quel point il nourrissait un goût marqué pour les cours d'anatomie en particulier. N'osant pas aborder la question qui les perturbait depuis déjà trop longtemps, ses parents décidèrent de continuer à ne pas intervenir.
L'état de Paul sembla par ailleurs s'améliorer en même temps que la fin du premier trimestre approchait. Avec le mois de janvier arrivèrent les premières chutes de neige.
Paul travaillait très tard pour ses partiels et s'il continuait à cultiver un mutisme forcené, son visage paraissait plus serein, comme apaisé.
Et la nuit du 31 décembre arriva.
Après un repas arrosé, le père de Paul ressentit le besoin de se lever pour aller aux toilettes. Il était aux alentours de deux heures du matin. En passant devant la porte de la chambre de son fils, il entendit un bruit étrange, inhabituel mais régulier : un genre de frottement… Il se pencha mais ne devina aucune lumière de l'autre côté de la porte. Alors il décida de continuer son chemin et d'aller aux toilettes. Mais en revenant quelques minutes plus tard et en passant à nouveau devant la porte de la chambre, il entendit à nouveau ce bruit. Il s'arrêta net et hésita quelques instants. Puis il se décida à pousser la porte et il lui sembla apercevoir une vague forme à mi-hauteur. Cela semblait être la source de ce bruit toujours régulier, comme venu d'une autre pièce mitoyenne.
- Paul ? Paul, c'est toi ? Tu es là ?
Il hésitait entre le murmure et la confession, entre la voix du père absent et celle du maître de maison. Finalement il n'avait jamais été capable de choisir entre les deux et il avait échoué dans chacun de ces rôles.
- Paul, tu es éveillé ?
Aucune réponse mais une odeur persistante qu'il avait remarquée tout de suite mais qui ne commençait à s'imposer à lui que maintenant. Le frottement continuait : lent et similaire à celui qu'émet une balançoire qui frotte contre un très vieil arbre.
Soudain frappé par une peur panique et illuminé par une tardive conscience de père, l'homme apeuré se jeta sur l'interrupteur.
La lumière diffusée par l'abat-jour central projeta un halot morbide sur la carcasse de Paul qui se balançait au bout d'une corde épaisse, fixée au crochet du plafond. Son père ne put davantage détailler cette vision d'horreur et lorsqu'il eut vomi, il tomba en syncope. Alertée par le bruit sourd de sa chute, son épouse se leva dans la chambre voisine et enfila sa robe de chambre.
Lorsqu'elle entrerait à son tour elle verrait la toute dernière liste de son fils unique punaisée un peu partout sur les murs. Tous les organes internes de Paul étaient dans des sacs transparents de congélation agrafés sur des feuilles blanches parfaitement légendés et répertoriés. Tout avait été fait avec la plus grande application et ordonné par localisation dans le corps.
Le corps de Paul qui était pendu avait été totalement vidé et on lui avait retiré toute la peau. Il était pendu à la manière d'un lapin qu'on s'apprête à saigner. Seules ses dents étaient restées à leur place, au milieu de mâchoires béantes et rouges. Ses yeux flottaient dans deux petits bocaux de plastique, posés sur le bureau, avec à proximité une feuille légendée qui reprenait le schéma en coupe d'un œil.
Lorsqu'elle entrerait à son tour dans la chambre de son fils, la mère de Paul découvrirait la première liste vivante exhaustive du corps humain. Paul avait toujours espéré qu'un jour elle serait fière de lui, et de ses listes. Et le corps ouvert à vif qui se balançait au bout de cette corde était dominé par une tête sans yeux qui semblait sourire.
Ses toutes premières listes avaient pour thème des animaux, principalement ceux qu'il voyait dans la rue, au zoo ou encore à la télévision.
Ensuite il dressa des listes de jouets, ceux qu'il possédait, ceux qu'il voudrait posséder et plus étonnant, ceux qu'il n'aimerait posséder pour rien au monde.
Paul continua avec la liste de ses camarades de classe : ceux qu'il appréciait (et c'était une liste rapide), ceux qu'il n'aimait pas (liste beaucoup plus longue) et plus étonnant, ceux qu'il ne serait pas malheureux de voir mourir.
En grandissant, Paul Rigalio ne sut jamais agrandir son cercle d'amis. Plongé comme il l'était dans la tenue de ses listes, il n'avait pas beaucoup de temps libre pour penser à autre chose. Les listes n'étaient pas qu'un simple passe-temps, elles étaient son unique mode de communication.
A l'adolescence, Paul Rigalio passait six heures par jour à mettre à jour ses listes. Ses parents ne s'en inquiétaient pas, ils se félicitaient même d'avoir un fils unique si tranquille et casanier. Assis à son bureau, il ne levait jamais les yeux de ses feuilles à carreaux et de ses listes qu'il :
- lisait
- compulsait
- raturait
- corrigeait
- augmentait
- biffait
- soulignait
- encadrait
- coloriait
- surlignait
- modifiait
- améliorait
- apprenait
- récitait
- traduisait
- construisait
- assemblait
- collectionnait
- additionnait
- empilait
- rangeait
- multipliait
- dépilait
- ordonnait
- classait
- redistribuait
- mélangeait
- contemplait
- admirait
- relisait
Au fur et à mesure que les années passaient, ses listes prenaient une place toujours plus importante dans sa chambre. A la place des posters qui s'étalent sur les murs d'une chambre d'adolescent, Paul avait lui punaisé des listes de posters imaginaires, des listes de décorations, rêvées ou réelles.
Sur les étagères de bois que son père lui avait construites à sa naissance, pas un seul livre. A la place, des listes d'ouvrages, à lire un jour, quand il aurait terminé ses listes, les autres…
La chaîne hi-fi qu'il avait reçue en cadeau pour sa communion privée n'avait jamais émis le moindre souffle. Paul remplaçait la musique par la lecture de disques imaginaires où dont il avait aperçu la publicité.
Lorsque Paul eut vingt ans, la télévision constituait sa seule source d'information et son seul contact avec le monde extérieur. Voyant leur fils rester cloîtré dans sa chambre, les parents commencèrent à manifester une certaine inquiétude. A vingt ans, pensaient-ils, les jeunes sortent avec des amis, rencontrent des filles, vont au cinéma et au bowling.
Mais Paul n'avait que des listes de filles et d'amis imaginaires, des listes de films à aller voir et des listes d'adresses de discothèques où danser.
Il était maintenant en faculté de médecine mais ne parlait jamais d'amis ou d'autres jeunes. Après les cours il rentrait directement chez lui où il se réfugiait dans son antre. Tout juste se laissait-il aller à confier à ses parents combien il aimait ses études et à quel point il nourrissait un goût marqué pour les cours d'anatomie en particulier. N'osant pas aborder la question qui les perturbait depuis déjà trop longtemps, ses parents décidèrent de continuer à ne pas intervenir.
L'état de Paul sembla par ailleurs s'améliorer en même temps que la fin du premier trimestre approchait. Avec le mois de janvier arrivèrent les premières chutes de neige.
Paul travaillait très tard pour ses partiels et s'il continuait à cultiver un mutisme forcené, son visage paraissait plus serein, comme apaisé.
Et la nuit du 31 décembre arriva.
Après un repas arrosé, le père de Paul ressentit le besoin de se lever pour aller aux toilettes. Il était aux alentours de deux heures du matin. En passant devant la porte de la chambre de son fils, il entendit un bruit étrange, inhabituel mais régulier : un genre de frottement… Il se pencha mais ne devina aucune lumière de l'autre côté de la porte. Alors il décida de continuer son chemin et d'aller aux toilettes. Mais en revenant quelques minutes plus tard et en passant à nouveau devant la porte de la chambre, il entendit à nouveau ce bruit. Il s'arrêta net et hésita quelques instants. Puis il se décida à pousser la porte et il lui sembla apercevoir une vague forme à mi-hauteur. Cela semblait être la source de ce bruit toujours régulier, comme venu d'une autre pièce mitoyenne.
- Paul ? Paul, c'est toi ? Tu es là ?
Il hésitait entre le murmure et la confession, entre la voix du père absent et celle du maître de maison. Finalement il n'avait jamais été capable de choisir entre les deux et il avait échoué dans chacun de ces rôles.
- Paul, tu es éveillé ?
Aucune réponse mais une odeur persistante qu'il avait remarquée tout de suite mais qui ne commençait à s'imposer à lui que maintenant. Le frottement continuait : lent et similaire à celui qu'émet une balançoire qui frotte contre un très vieil arbre.
Soudain frappé par une peur panique et illuminé par une tardive conscience de père, l'homme apeuré se jeta sur l'interrupteur.
La lumière diffusée par l'abat-jour central projeta un halot morbide sur la carcasse de Paul qui se balançait au bout d'une corde épaisse, fixée au crochet du plafond. Son père ne put davantage détailler cette vision d'horreur et lorsqu'il eut vomi, il tomba en syncope. Alertée par le bruit sourd de sa chute, son épouse se leva dans la chambre voisine et enfila sa robe de chambre.
Lorsqu'elle entrerait à son tour elle verrait la toute dernière liste de son fils unique punaisée un peu partout sur les murs. Tous les organes internes de Paul étaient dans des sacs transparents de congélation agrafés sur des feuilles blanches parfaitement légendés et répertoriés. Tout avait été fait avec la plus grande application et ordonné par localisation dans le corps.
Le corps de Paul qui était pendu avait été totalement vidé et on lui avait retiré toute la peau. Il était pendu à la manière d'un lapin qu'on s'apprête à saigner. Seules ses dents étaient restées à leur place, au milieu de mâchoires béantes et rouges. Ses yeux flottaient dans deux petits bocaux de plastique, posés sur le bureau, avec à proximité une feuille légendée qui reprenait le schéma en coupe d'un œil.
Lorsqu'elle entrerait à son tour dans la chambre de son fils, la mère de Paul découvrirait la première liste vivante exhaustive du corps humain. Paul avait toujours espéré qu'un jour elle serait fière de lui, et de ses listes. Et le corps ouvert à vif qui se balançait au bout de cette corde était dominé par une tête sans yeux qui semblait sourire.

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