Au croisement des utopies

vendredi, octobre 29, 2004

Un anniversaire plein d'interrogations

-J’ai peur des trains depuis l’âge de neuf ans.
-Comment le savez-vous ?
-Vous ne me croyez pas ?
-Mais bien sûr que si voyons ! Je n’ai jamais dit ça.
-Si si ! Je vois bien que vous ne me croyez pas…
Ensuite je me suis levé et j’ai claqué la porte en acajou de ce charlatan. Il avait peut être usé le fond de ses culottes sur les bancs des meilleures écoles et il connaissait peut-être Freud sur le bout des doigts, je n’y remettrai plus les pieds.
J’ai fais mieux : je ne suis tout simplement plus jamais retourné chez le moindre psychanalyste. C’était il y a cinq ans. Et aujourd’hui c’est mon anniversaire vous savez, j’ai trente-neuf ans. Alors si on compte bien cela fait exactement trente ans que j’ai peur des trains. Trente ans, c’est plutôt énorme non ? Alors oui, vous avez raison : tout dépend de l’échelle à laquelle on se place mais laissez-moi vous dire que je n’aime pas les échelles. Elles me fichent le tournis rien qu’à les regarder… Et puis franchement vous croyez peut-être que je m’intéresse à une autre échelle que la mienne ? Rapport à l’univers trente ans c’est une misère, une peccadille, c’est ridicule ; certes… Mais rendez-vous compte, pour un homme ça représente la moitié d’une vie ! Imaginez que pour une raison quelconque je n’ai plus du tout peur des trains là, à l’instant même où vous lisez ces lignes. Là, à l’instant, un génie sorti de nulle part débarque chez moi avec sa baguette magique et pouf ! Plus du tout peur du moindre train ! Et bien malgré tout, j’aurai quand même passé la moitié de ma vie à avoir peur des trains.
C’est une phobie terrible, vraiment traumatisante. On nous parle toujours de claustrophobie et d’agoraphobie mais jamais de "trainophobie". Et croyez-moi ce n’est pas seulement parce que ce mot n’existe pas. Oh non, si le mot n’existe pas le mal lui est bien réel. Et il peut frapper tout le monde à tout moment, sans distinction d’âge ou de classe sociale. Tenez, je suis prêt à parier que Jésus Christ lui-même aurait eu peur des trains si seulement ils avaient existé en l’an zéro. Et si comme moi, Jésus Christ avait commencé à développer sa phobie pendant l’enfance il aurait passé tout sa vie à avoir peur des trains. Lorsque j’y pense, ça fait froid dans le dos. On nous dit qu’il est mort à l’âge de trente-trois ans ce qui vous en conviendrez est très jeune. Avec mes trente ans de phobie j’ai donc toutes les chances d’avoir déjà dépassé mon illustre prédécesseur dans la durée de cette peur dévorante.
Et pourtant cela ne me rassure en rien, bien au contraire.
Aujourd’hui j’ai trente-neuf ans, j’ai toujours peur des trains et en plus je ne suis toujours pas sûr que Jésus Christ ait réellement existé…